Fernand Pelloutier
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Le Culte de la charogne 03/09/2008 - Lu 2251 fois
Albert Libertad


Albert Libertad, le culte de la charogne. Anarchisme, un état de révolution permanente (1897-1908), préf. d’Alain Accardo, présentation de Charles Jacquier, postface de Gaetano Manfredonia, Marseille, Agone, coll. « Mémoires sociales », 2006, 508 p.
ISBN : 2-7489-0022-7 | 25 €

→ sur le site d'Agone, plusieurs extraits à lire en texte intégral

Albert Libertad est une figure haute en couleur de l’âge d’or de l’anarchisme français, qui se situe avant 1914. Haute en couleur mais également sulfureuse, dont la redécouverte ne date guère que de la thèse de J. Maitron sur le mouvement anarchiste, et dont l’œuvre ne peut être appréhendée que depuis la réédition d’une sélection de textes en 1976 aux éditions Galilée, sous la direction de Roger Langlais. Gaetano Manfredonia s’adonnera ensuite à l’étude du courant individualiste anarchiste dans le cadre d’une thèse dont on attend toujours la publication[1].

Ce qu’Agone nous propose ici, c’est une nouvelle édition, composée exclusivement d’articles de Libertad, et ce dans les différents journaux auxquels il a collaboré entre 1897 et 1908, date de sa mort. Après nous avoir expliqué les principes qui régissent ce beau travail d’édition, Ch. Jacquier brosse une rapide biographie de Libertad et expose les raisons de l’oubli (on pourrait parler de « refoulement ») dont a fait l’objet le chantre de l’individualisme anarchiste au sein même de sa famille politique.

Né en 1875 à Bordeaux de parents inconnus, Albert Joseph dit Libertad, infirme des deux jambes et se déplaçant avec des béquilles, arrive à Paris en juillet 1897. Commence alors une activité militante intense, ponctuée de nombreuses condamnations. Car si Libertad sait écrire, comme en témoigne ce recueil, il sait également se servir vigoureusement de ses béquilles dans les nombreuses bagarres de réunions publiques auxquelles il est mêlé.

Avec la fondation des Causeries populaires à Montmartre en 1902, Libertad gagne en notoriété et développe un individualisme intransigeant. Le lancement du journal L’Anarchie en 1905 donne à ce courant un organe spécifique pour y développer cette philosophie.

Ch. Jacquier remarque, à juste raison, que si « Libertad a suscité l’admiration de quelques uns, tels Victor Serge et Rirette Maitrejean,il a surtout inspiré l’aversion » (p. 55). « Les pages pleines de fiel et de sous-entendus » que lui consacre Jean Grave dans ses mémoires sont emblématiques du rejet du courant individualiste dès avant 1914 (mais il est vrai que Grave n’était tendre pour aucun de ses contradicteurs !). Les tensions sont également exacerbées au sein même du courant individualiste, à l’image d’un Paraf-Javal fustigeant le « faux anarchiste » Libertad.

Mais la pire des accusations fut certainement celle de mouchard. S’il faut souligner, d’accord avec Jacquier, qu’aucune preuve n’est jamais venu étayer la collusion de Libertad avec la police, on nous permettra de nuancer le jugement de l’auteur et, par la même occasion, celui de G. Manfredonia dans sa postface militante toute occupée à réhabiliter le courant individualiste à travers la personne de Libertad, sur le sens de cette accusation.

Rappelons tout d’abord que la phobie du « mouchard » dans le mouvement ouvrier ne fut pas exclusivement dirigée contre Libertad et ses amis. Connue des militants, l’infiltration policière, qu’il serait intéressant d’étudier sérieusement s’agissant du mouvement ouvrier, a progressivement créé un climat de paranoïa à mesure que ce que l’on a nommé la « crise du syndicalisme » s’accentuait à partir de 1908. On sait que l’accusation de mouchard a très tôt été utilisée dans les luttes de tendances, afin de « griller », de déconsidérer définitivement certains adversaires politiques[2]. Mais le cas de Libertad exposé ici me semble particulièrement épineux, notamment lorsque Ch. Jacquier, faisant écho à G. Manfredonia, exalte la participation de Libertad aux mouvement sociaux, et notamment ses « interventions enflammées », selon le témoignage de Rirette Maitrejean, aux cours des évènements de Draveil-Villeneuve-Saint-Georges.

Je m’explique. Il n’est pas dans mon intention de nier l’affirmation selon laquelle Libertad « n’hésita jamais à ce jeter dans la mêlée des luttes sociales pour y faire avancer la prise de conscience par les exploités de la nécessité de la révolte » (p. 58). Le problème, à mon sens, se situe au niveau des modalités de la révolte selon Libertad. Je n’insisterai pas sur les réflexions rétrospectives de Victor Serge, évoquant les « errements » auxquels aboutirent le courant animé par Libertad, c’est-à-dire le « pauvre scientisme » à la Paraf-Javal ou l’illégalisme de la bande à Bonnot. Mais il faut se représenter le comportement militant de Libertad dans les nombreuses réunions syndicales. Je suis pour ma part étonné de la patience des syndicalistes, qui laissèrent toujours s’exprimer Libertad à la Bourse du travail de Paris ou ailleurs (contrairement aux socialistes), alors que la principale teneur de son discours (et de celui de L’Anarchie) était clairement anti-syndicaliste : admonestation systématique des syndiqués se comportant comme des moutons, inutilité voire dimension nuisible de l’action syndicale, exaltation de la révolte individuelle immédiate, etc.

Lorsque tout ceci reste dans le domaine de la controverse de réunion publique, passe encore ! Mais lorsque, à partir de 1906, la répression qui touche les grèves et manifestations ouvrières s’accentue encore sous la houlette de Clemenceau, avec souvent des issues sanglantes, le courant syndicaliste révolutionnaire qui dirige la CGT commence à se défier des « braillards » qui n’ont de cesse d’en appeler à l’insurrection violente et à exalter les actes individuels[3]. Et Draveil, justement, c’est le point d’orgue de la manipulation policière et étatique. Le comportement d’un Libertad dans cette affaire peut légitimement être comparé à celle d’un Métivier, authentique agent provocateur pour sa part, et dont le comportement violent et le langage outrancier servait d’alibi à la politique répressive de Clemenceau. C’est certainement dans la similarité des attitudes que l’accusation d’agent provocateur trouve sa source, ce qui, répétons le, ne fait pas pour autant de Libertad un policier. Par ailleurs, pour contextualiser un peu, rappelons que si Libertad, peu après la création de L’Anarchie, fut en butte à l’hostilité croissante des milieux libertaires et syndicalistes, lors des évènements de Draveil, un Charles Rappoport, fidèle à son courant guesdiste pourtant officiellement dissous au sein du Parti socialiste unifié, n’hésitait pas à déclarer à la grande presse qu’il fallait fusiller les membres du comité confédéral de la CGT, au premier rang desquels les Griffuelhes, Merrheim, Luquet, etc. Ambiance…

Ceci étant dit, la lecture du volume, ordonnancé de manière chronologique, est agréable et instructive, balayant les grands thèmes de ce qui donnait chair à la propagande individualiste. En fait, se qui résume assez bien les idées véhiculées par ce volume, c’est la préface étonnante d’Alain Accardo. Trempé à la source de la sociologie bourdieusienne – dont j’avoue ne pas goûter toutes les expressions – le texte d’Accardo est finalement très éclairant sur ce qui constitue l’actualité, et peut-être même l’universalité et la permanence, des idées individualistes. Ces valeurs individualistes (dans le sens positif du terme), est-il besoin de le rappeler, constituent également, n’en déplaise aux individualistes intransigeants, un élément constitutif de ce que l’on nomme le syndicalisme révolutionnaire.

 
Anthony Lorry
 


[1] Il faut constater le regain d’intérêt depuis 2007 concernant les courants individualistes et illégalistes, comme en témoigne la production éditoriale, ce qui est aussi révélateur de l’ère du temps… Cf. le catalogue de la librairie Quilombo.

[2] Les guesdistes s’en sont notamment fait les spécialistes dans leur lutte acharnée contre les anarchistes ; avec parfois des conséquences graves, comme en témoigne la triste histoire de Liard-Courtois, mort au bagne.

[3] Le terme de « braillards » a été employé par Griffuelhes fin février 1908, à l’issue de l’acquittement de plusieurs signataires d’une affiche confédérale intitulée « Gouvernement d’assassins ! », qui flétrissait les massacres de Narbonne et rendait hommage à la révolte du 17e de ligne fraternisant avec les grévistes. Griffuelhes, répondant à une interview d’André Morizet parue dans L’Humanité, expliquait que le gouvernement veut faire passer les syndicalistes pour des malfaiteurs, des apaches, le tout en exploitant des « exagérations de langage ». Griffuelhes continuait : « Il en est encore parmi nous qui se laissent trop volontiers aller aux violences superflues et pour qui l’énergie créatrice se résume dans la verdeur des mots. Ceux-là réfléchiront, et notre action ne fera que gagner en intensité s’ils gagnent en prudence.

C’est là peut-être un langage qui vous étonne dans ma bouche, et je n’ignore pas que je m’expose en le tenant à la critique sévère de quelques braillards. Il en est qui se plaisent à parler de l’opportunisme croissant de la CGT. Peu m’importe ! J’ai suffisamment de courage pour braver même cette démagogie là. »

Voir André Morizet, « Interview de Griffuelhes. Vers l’avenir », L’Humanité, n° 1407, 23 février 1908, p. 2. Cette déclaration visait explicitement les militants regroupés autour de la Guerre sociale de Gustave Hervé et Almereyda. Ces derniers le comprirent d’ailleurs instantanément. Voire leurs réactions (toujours drôles !) : André Morizet, « Les condamnés de la « Guerre sociale ». Interview de Merle et Almereyda », L’Humanité, n° 1410, 26 février 1908, et aussi Miguel Almereyda, « Ohé ! Les « braillards » ! à mes collaborateurs », La Guerre sociale, n° 12, 4-10 mars 1908.

Section : Les Parutions >> 2006
Titre : Le Culte de la charogne - Albert Libertad
Pour citer cet article : http://www.pelloutier.net/livres/livres.php?ref=38
(consulté le 23-05-2013)

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