Fernand Pelloutier
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La Chevauchée anonyme 05/04/2007 - Lu 1033 fois
par Louis Mercier-Vega


La chevauchée anonymeLouis Mercier-Vega, La Chevauchée anonyme. Une attitude internationaliste devant la guerre (1939-1942), avant-propos de Charles Jacquier, « In Mémoriam », témoignage de Marianne Enckell, postface de Charles Jacquier, Marseille, Agone, coll. « Mémoires sociales », 2006, 272 p., 18 €
ISBN : 2-7489-0055-3

 → Editions Agone


On connaît mieux, depuis la parution d’un petit livre intitulé Présence de Louis Mercier[1], l’itinéraire particulier de ce grand militant que fut Mercier Vega. Effectivement, Louis Mercier Vega n’est pas simplement l’auteur d’un ouvrage passionnant, l’Increvable anarchisme, qui fit redécouvrir le courant libertaire au début des années 1970, années engluées, comme on sait, dans un magma gauchiste dont les diverses composantes n’avaient guère en commun qu’une phraséologie particulièrement indigeste. La parution de la Chevauchée anonyme aux Éditions Agone nous donne l’occasion de revenir sur la biographie de ce militant atypique.

De son vrai nom Charles Cortvrint, il est né en 1914 à Bruxelles, où il cotoit très jeune les milieux anarchistes. Mercier s’installe rapidement à Paris, où il participe au mouvement libertaire et s’intéresse rapidement au syndicalisme (dans l’Union anarchiste, il sera un des promoteurs des groupes d’usines). Il entame alors une collaboration féconde à la presse libertaire sous divers pseudonymes, dont le plus connu sera celui de Charles Ridel. En mai 1936, Mercier assiste au congrès de Saragosse de la CNT espagnole. Dès juillet, il s’engage dans la guerre d’Espagne et sera l’un des fondateur du groupe international de la Colonne Durruti. La tournure des événements, et notamment la participation au gouvernement de ministres anarchistes, pousse Mercier à revenir en France, où il n’en continue pas moins de participer activement au soutien de l’Espagne révolutionnaire. C’est cependant à cette époque qu’il entame une réinterprétation critique des grandes idées de l’anarchisme. Mercier est persuadé, et cela deviendra une constante, que l’anarchisme et l’anarcho-syndicalisme ne peuvent pas faire l’économie d’une actualisation des idées et des modes d’intervention adaptés aux évolutions de la société. C’est dans ce sens qu’il participe à la revue Révision, regroupement de jeunes militants critiques venant autant des milieux libertaires que de la Gauche révolutionnaire de Marceau Pivert. D’autre part, Mercier participe activement au Cercle syndicaliste Lutte de classe, qui édite Le Réveil syndicaliste dans le but de renforcer la tendance révolutionnaire anti-stalinienne au sein de la CGT. C’est également à cette époque qu’il commence à collaborer à la Révolution prolétarienne de Monatte. Mais la Seconde guerre mondiale le pousse à s’exiler en Amérique latine. C’est justement cette période de sa vie qu’il relatera dans ce beau roman autobiographique qu’est La chevauchée anonyme. À partir de ce moment, Mercier entame une autre phase de son existence militante.

Après s’être engagé dans les Forces françaises libres, il rentre en France en décembre 1945 et devient journaliste au quotidien
Louis Mercier-Vega
Louis Mercier-Vega
grenoblois Le Dauphiné libéré. À partir de cette date, il va centrer ses activités autour de deux pôles qui vont lui attirer de sérieuses inimitiés. En premier lieu, il s’engage avec vigueur dans l’anticommunisme, avec une participation importante aux activités du Congrès pour la liberté de la culture, fondé avec le soutien de l’AFL-CIO afin de lutter contre l’entreprise de séduction menée à grande échelle envers les intellectuels par le Parti communiste et l’URSS. Mercier deviendra secrétaire de rédaction de la revue Preuves et responsable du Congrès pour l’Amérique latine, activité dans laquelle il montrera un véritable talent d’organisateur et de gestionnaire.

D’autre part, le syndicalisme reste pour lui une préoccupation constante. À côté de sa collaboration écrite à divers périodiques, Mercier s’engage avec conviction dans la création de la CGT-Force ouvrière, sur une base antistalienne et révolutionnaire. Mais il ne se contente pas de cela et participe très rapidement aux multiples cercles et regroupements qui entendent, chacun à leur manière, insuffler au syndicalisme révolutionnaire une nouvelle jeunesse[2]. À cette profusion, Mercier apporte sa contribution et fonde lui-même l’Alliance ouvrière qui édite un journal du même nom jusqu’en 1955. Fort de cette expérience, il continue en 1956 en participant à la création de l’Union des syndicalistes, qui rassemble des militants de FO, de la CGT, de la CNT et de la FEN.

Mais l’activité syndicaliste de Mercier couvre également le champ international, puisqu’il est l’initiateur et le principal animateur de la Commission internationale de liaison ouvrière (CILO) qui publia un bulletin d’informations syndicales internationales de 1958 à 1965. Largement financée par la SAC suédoise, principalement animée par des vétérans du syndicalisme révolutionnaire et de l’anarcho-syndicalisme (outre Mercier : Helmut Rüdiger (SAC) et Albert de Jong (NSV hollandais)), la CILO entendait recenser les informations concernant le syndicalisme « non étatique et indépendant », mettre en contact les centrales et groupes se réclamant de ce courant et travailler à donner des clés de compréhension face « aux problèmes nouveaux que pose le monde moderne ».

Toutes ces activités, on l’a dit, valurent à Mercier des attaques personnelles qui dépassèrent parfois les limites de la polémique militante. La principale accusation qui lui fut portée concernait l’utilisation des fonds accordés par la CIA — et qui transitaient par l’intermédiaire du syndicat américain AFL-CIO et de fondations diverses — dans ces différentes activités liées au Congrès pour la liberté de la culture et à Force ouvrière. Mercier sera ainsi qualifié d’agent de la CIA par un Louzon qui avait pourtant été le premier a affirmer, dans La Révolution prolétarienne, qu’il était du « parti américain » ! Sur ce point, la correspondance tirée des archives personnelles de Mercier (maintenant en possession de Marianne Enckell) et dont il est fait écho dans présence de Louis Mercier montre qu’il a toujours eu une vision « utilitariste » des subventions indirectes accordés par les services secrets américains au titre de la lutte contre le communisme. On ne rappellera jamais assez le contexte particulier de ces années de guerre froide, où l’influence sectaire et omniprésente du parti stalinien se faisait sentir dans toutes les couches de la société, et surtout à travers tous les grands moyens de communication, d’information, de création littéraire, scientifique et artistique. On mesure combien Mercier, à travers ses nombreuses activités, s’est montré soucieux de conserver une intégrité sans faille et d’utiliser à des fins libertaires des moyens d’une provenance qu’il savait douteuse.

Sur le plan politique, Mercier eu également à faire face aux attaques émanant de milieux libertaires rétifs à des réflexions sur l’anarchisme jugées « révisionnistes », ainsi qu’à l’excommunication lancée à son encontre par le secteur majoritaire du mouvement libertaire espagnol en exil pour ses prises de position en faveur de l’ASO (Alianza sindical obrera)[3].

Durant les années 1970, Mercier trouvera encore l’énergie d’écrire un grand livre, L’increvable anarchisme, qui venait à point (1970) pour rappeler aux thuriféraires de la « nouvelle gauche » qu’une autre tradition révolutionnaire existait. Enfin, sa dernière aventure intellectuelle fut la création d’Interrogations, revue internationale de recherche anarchiste de haute tenue et qui restera à bien des égards comme un modèle du genre.

Le 20 novembre 1977, au soir d’une vie bien remplie, Louis Mercier Vega se suicide « d’un coup de pistolet lucide et prémédité » (M. Enckell). Ce qui est à retenir, indépendamment de prises de position avec lesquelles on peut être en désaccord, c’est sa manière ouverte de concevoir l’anarchisme et l’anarcho-syndicalisme, sa volonté de donner au mouvement des outils conceptuels lui permettant d’être en prise sur le réel. À cet égard, les travaux impulsés très tôt par Mercier sur l’émergence de la « techno-bureaucratie » sont sans précédent dans le mouvement libertaire.

La Chevauchée anonyme est un beau roman autobiographique et, à ce titre, a un statut un peu spécial dans la riche œuvre que Mercier nous a laissé. Tout le texte, dont on regrette qu’il se termine abruptement, est traversé par une sourde tension, qui permet au lecteur de s’imprégner du désarroi et des interrogations qui agitent ces réseaux informels de libertaires marginalisés mais solidaires. Cette tension entre la volonté d’agir sans mettre à mal ses convictions, s’exprime pour l’un des personnages du roman par cette phrase : « il est des périodes où l’on ne peut rien, sauf ne pas perdre la tête ». Pour Mercier, on l’a dit, la réflexion aboutira à l’engagement dans les FFI.

Nous regrettions que le roman se termine de manière un peu abrupte. Il faut ici saluer le travail fait à l’occasion de cette réédition[4]. Les deux textes de Charles Jacquier offrent une mise en perspective de l’éclatement des positions des minorités révolutionnaires face au conflit mondial, ainsi qu’un portrait biographique de Mercier. On apprécie également la publication d’un épilogue de la plume de Mercier, datant de juin 1977. Quant au texte de Marianne Enckell, il s’agit de la préface qu’elle donna à la première édition de la Chevauchée, texte tout personnel et empli d’émotion envers un homme qu’elle aimait.

 
AL
 


[1] Présence de Louis Mercier, contributions de David Berry, Amedeo Bertolo, Sylvain Boulouque, Phil Casoar, Marianne Enckell, Charles Jacquier, Lyon, Atelier de création libertaire, 1999, 123 p., coll. “ Commune mémoire ”.

[2] Comme le rappelle Sylvain Boulouque dans sa contribution à Présence de Louis Mercier, op. cit., c’est autour du noyau de La Révolution prolétarienne que les initiatives de ce genre ont été les plus fécondes. On relevera : le Groupe de liaisons internationales (N. Lazarévitch, etc., plus centré sur la lutte contre le totalitarisme), le Trait d’union syndicaliste (R. Hagnauer), la Ligue syndicaliste directement issue du noyau de la RP, le Cercle Pelloutier travaillant dans FO, et enfin le Cercle Zimmerwald. L’étude de ces différents groupes – qui reste à faire – apporterait sans conteste un éclairage nouveau sur l’évolution du syndicalisme révolutionnaire français et son influence sur le mouvement ouvrier.

[3] Regroupement comprenant des groupes de la CNT, de l’UGT et des chrétiens progressistes de Catalogne. Les positions de Mercier en faveur de l’ASO consacrèrent sa rupture avec Rüdiger.

[4] La Chevauchée anonyme a été publiée pour la première fois en en 1978 à Genève par les Editions Noir.


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Présentation de l'éditeur

À la manière d’un roman, La Chevauchée anonyme évoque les destinées aventureuses de ceux que l’on a quelquefois nommés les « révolutionnaires du troisième camp ». La plupart n’avaient pas attendu la déclaration de guerre, en 1939, pour s’opposer au fascisme dans leur pays d’origine, qu’ils fussent antifascistes italiens, allemands ou espagnols, vérifiant au péril de leur vie cette évidence soulignée par Howard Zinn : « Les Alliés ne sont pas entrés en guerre par pure compassion pour les victimes du fascisme. Ils ne déclarèrent pas la guerre au Japon quand celui-ci massacra les Chinois de Nankin, ni à Franco quand il s’en prit à la démocratie espagnole, ni à Hitler lorsqu’il expédia les Juifs et les opposants dans les camps de concentration. Ils ne tentèrent même pas de sauver les Juifs d’une mort certaine pendant la guerre. Ils n’entrèrent en guerre que quand leur propre domination fut menacée. »

Cette réédition sera l’occasion de rappeler que ce que l’on présente toujours comme une « guerre juste » se caractérise en fait par un degré de barbarie jamais atteint. Et qu’aucune des parties n’est exempte de responsabilités. Aux réalistes de tout poil, toujours prompts à rallier le camp des vainqueurs et à justifier l’injustifiable, on nous permettra de préférer les personnages de ce livre qui, envers et contre tout, tentèrent de maintenir vivante l’espérance d’un monde meilleur dans les circonstances les plus difficiles qui soient.

Dans ce récit en grande partie autobiographique sur les premières années de la Seconde Guerre mondiale, Louis Mercier Vega (1914–1977) apparaît sous les traits des deux personnages principaux, Danton et Parrain, de l’Europe à l’Amérique latine, dans une période « où l’on ne peut rien, sauf ne pas perdre la tête ».
Né Charles Cortvrint – « une fédération de pseudonymes » à lui tout seul –, il milite dès l’âge de seize ans dans le mouvement anarchiste belge, puis français, fonde le Groupe international de la Colonne Durruti et combat sur le front d’Aragon en 1936. Revenu en France, il tente de renouveler un mouvement libertaire assoupi dans sa grandeur passée avec la petite revue Révision (1938–1939).
Auteur de L’Increvable anarchisme (1970, rééd. 1988), La Révolution par l’État, une nouvelle classe dirigeante en Amérique latine (1978), collaborateur de la presse anarchiste internationale, rédacteur de Preuves, fondateur de la revue Interrogations en 1974, Louis Mercier Vega fut animé toute sa vie par la double passion de comprendre et d’agir.
Marseille, 1939.
Les organisations étaient bloquées, vidées de leur contenu par la mobilisation, paralysées par la surveillance policière. L’action collective, les mouvements, les groupes de quartier ou d’usine, les publications, tout cela était effacé. Les dimensions du combat s’étaient brusquement réduites. Tout militant misait sa liberté dans l’immédiat, plus d’un jouait sa peau à échéance. Il ne restait que des individus, acculés, traqués, réduits à leur maigre capital de relations, à leur poignée de monnaie dans la poche et à leur costume encore acceptable.
La France était une trappe dans une plus grande trappe européenne en train de se refermer.
Mario était ancré dans un petit hôtel-restaurant du Vieux-Port. Mario, c’était la solidité, le calme, la poignée de main ferme, la conviction agissante. La certitude que la situation était désespérée, qu’elle ne pouvait qu’empirer, et une volonté constante de tenir.
— Partons, lui dit Parrain. La guerre va s’étendre rapidement.
Section : Les Parutions >> 2006
Titre : La Chevauchée anonyme - par Louis Mercier-Vega
Pour citer cet article : http://www.pelloutier.net/livres/livres.php?ref=27
(consulté le 03-09-2010)

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