Source : La Bataille Syndicaliste, 25 mars 1913.
Comme tous ceux qu’intéressent nos idées, je regrette que le cinéma, tel qu’il est actuellement pratiqué, ne réponde pas mieux aux sentiments véritables, aux aspirations artistiques de la classe ouvrière, seule cliente de ces lieux de… divertissements !!!
Aussi ce n’est que très rarement que j’y mets les pieds et, quand j’y vais, c’est plutôt pour me rendre compte de l’état d’esprit où se trouve la foule d’inconscients quand se déroule à ses yeux les films où s’épanouissent la pathétique et la sensibilité, toutes choses enfin qui remuent tant l’âme populaire.
Vendredi dernier, j’allai dans un de ces établissements à Aubervilliers. Les principaux films furent, comme toujours, stupides et idiots. Quand, tout à coup, sur l’écran, on put lire : « Les syndicalistes et révolutionnaires manifestent au Pré-Saint-Gervais contre les trois ans ».
Aussitôt des applaudissements crépitèrent dans toute la salle où 1500 personnes s’entassaient, et tant que l’on put admirer le tableau, ce ne fut qu’un cri : « A bas les trois ans ! ».
Ensuite [on] fit défiler – naturellement – les poires de Vincennes – je ne parle pas ici des soldats, qui, eux, au moment de la charge, criaient : « La classe ! » – Des coups de sifflet stridèrent de partout et, malgré les flics et les employés du cinéma, la manifestation, toute spontanée, réussit pleinement.
Cela dénote chez ce public qui, malheureusement, ne peut guère se payer un genre de distraction plus élevé, combien il serait facile de le contenter en faisant représenter des scènes qui le touchent de près, et elles abondent, ce qui développerait chez lui le goût du beau, du bien, de l’amour sans fard et sans émotion grotesque ou impossible.
Bien inspirés seraient les propriétaires de ces lieux s’ils comprenaient un peu mieux ce que désirent les ouvriers. Les incidents que je relate plus haut sont cependant significatifs.
En attendant, travaillons de toutes nos forces, nous autres syndicalistes, pour monter en face de ces boites à c…ries des représentations cinématographiques saines, qui, certainement, attireront à nos idées d’émancipation et de progrès, un public qui, en réalité, nous appartient.
A. Coudert