En Italie, l’organisation syndicale s’était cristallisée autour des Chambres du travail (Camera del Lavoro), insitutions copiées sur le modèle des Bourses du travail françaises et dont la première fut établie à Milan en 1891. Deux ans plus tard, le mouvement s’étant étoffé, les délégués des 12 Chambres existantes se réunirent à Parme où ils fondèrent la Fédération italienne des Chambres du travail. Dans le soucis de préserver l’autonomie locale, le Comité central de la Fédération avait été doté de moyens financiers dérisoires et ne disposait d’aucune autorité. Mais les Chambres du travail comme les autres organisations de la classe ouvrière italienne souffrirent pendant plusieurs années de la répression gouvernementale. Après la démission du gouvernement Pelloux, une nouvelle politique de conciliation permit la résurgence rapide des Chambres du travail et des syndicats. Le Secrétariat national de Résistance (SNR) qui fut fondé en novembre 1902 accueillit ainsi les délégués des unions nationales de syndicats et des Chambres du travail. La jeune tendance syndicaliste révolutionnaire, qui avait réussi à contrôler plusieurs Chambres du travail, découvrit bientôt que les réformistes dominaient les unions nationales de syndicats.
Le syndicalisme révolutionnaire italien s’était développé quelques années plus tôt en tant que tendance au sein du Parti socialiste italien (Partito Socialista Italiano, PSI), sous l’impulsion d’hommes comme Arturo Labriola, Enrico Leone, Paolo Orano, etc. Labriola et Leone lancèrent leur attaque au congrès du PSI tenu à Imola en septembre 1902. Leurs critiques visaient les réformistes et leur obsession parlementaire, et particulièrement Filippo Turati, l’avocat de la collaboration du PSI avec le gouvernement Giolitti. Au bout de deux ans, Labriola prit le contrôle de la section socialiste et de la Chambre du travail de Milan, où il publia L’Avanguardia socialista, premier journal italien à promouvoir le syndicalisme révolutionnaire. Labriola en profita pour organiser de suite une grève générale de protestation contre la répression gouvernementale qui venait de toucher les paysans du Mezziogiorno.
La grève générale de 1904 révéla l’ampleur des dissensions entre révolutionnaires et réformistes à l’intérieur du PSI comme dans le mouvement syndical. Jusqu’en 1906, les querelles idéologiques s’intensifièrent et les réformistes décidèrent de dissoudre le SNR pour fonder une nouvelle organisation. Fin 1906, sans se soucier des objections des syndicalistes révolutionnaires, ils créaient la Confederazione generale del lavoro (CGL, Confédération générale du travail), organisée selon des principes centralisateurs et ayant explicitement pour vocation de collaborer avec le PSI. Les syndicalistes révolutionnaires se trouvaient confrontés à une question cruciale. Devaient-ils rompre avec la CGL ou tenter d’en prendre le contrôle pour la restructurer ? Tandis que Labriola et Leone argumentaient contre toute scission, un certain nombre de syndicalistes menés par Alceste De Ambris, Michele Bianchi et Edmondo Rossoni appelèrent à une scission immédiate tant avec la CGL qu’avec le PSI.
L’année 1907 fut également déterminante dans le processus de regroupement des forces syndicalistes révolutionnaires. En février, De Ambris fut nommé secrétaire général de la Chambre du travail de Parme, qui devint rapidement le centre de l’activité syndicaliste révolutionnaire en Italie. En réponse à la fondation de la CGL, il décida d’établir une organisation indépendante. Fin 1907, les délégués de 20 000 ouvriers, la plupart paysans et artisans, se réunirent à Parme et fondaient le Comité national de résistance (Comitato nazionale della Resistenza, CNR). De Ambris avait également invité les anarchistes, par l’intermédiaire d’Armando Borghi, à rejoindre la nouvelle organisation. Ils engagèrent une intensive campagne de recrutement que l’hebdomadaire L’Internazionale présenta comme un grand succès. Mais ce rejet de la tactique d’entrisme au sein de la CGL ne faisait pas l’unanimité au sein du courant syndicaliste.
Le 1er mai 1908, le Comité national de résistance lançait une grève générale contre l’Association des agriculteurs de Parme qui dura deux mois. Les propriétaires terriens restèrent intransigeants et, forts du soutien du patronat industriel du Nord de l’Italie, réussirent à battre en brèche la résistance ouvrière. Après cette défaite, les syndicalistes révolutionnaires furent exclus du PSI au congrès de Florence en 1908 et nombre d’entre eux rejoignirent la CGL. Mais ce rapprochement fut de courte durée. En mai 1910, un groupe de dissidents (mené par Michele Bianchi, Masotti, Livio Ciardi, etc.) installé dans la Chambre du travail de Bologne établit un comité secret. Le Comité d’action directe (Comitato dell’ azione diretta, CAD), soutenu par De Ambris (de son exil de Lugano), se donnait pour but de développer et de coordonner le syndicalisme révolutionnaire au sein de la CGL. Mais ces efforts furent court-circuités par la déclaration de guerre du gouvernement italien à l’Empire Ottoman en 1911. En effet, trois intellectuels de taille, Labriola, Paolo Orano et Angelo Oliviero Olivetti apportèrent leur soutien à la guerre, créant le plus grand trouble dans le courant syndicaliste révolutionnaire. Les anarchistes et une partie des syndicalistes révolutionnaires suivant De Ambris, opposés à cette guerre impérialiste, coupèrent les ponts avec ceux qu’ils appelaient les intellectuels.
Alors que la guerre de Lybie dominait la vie politique de l’Italie, des cheminots révolutionnaires créèrent l’Union du rail en juillet 1912, tandis que les anarchistes se prononçaient pour la formation d’une nouvelle organisation syndicale opposée à la CGL. La même année, le Comité executif de la Confederazione déclarait l’incompatibilité de l’appartenance de ses adhérents au CAD et rejetait les demandes d’adhésion des organisations révolutionnaires les pus connues (comme la Chambre du travail de Parme). En
novembre 1912, les représentants de 80000 ouvriers réunis à Modène votèrent à une écrasante majorité la fondation de l’USI, qui trouva d’abord un soutien dans la Chambre du travail de Parme et à l’Union du Rail. Pour la première fois, la plupart des syndicalistes révolutionnaires, anarchistes et marxistes, se trouvaient réunis en dehors de la CGL. Composée d’une majorité d’ouvriers agricole, l’USI regroupait fin 1913 environ un tiers (101 729) des effectifs de la CGL. A son IIème congrès tenu à Milan en décembre 1913, l’influence grandissante des anarchistes menés par Borghi devint flagrante. Depuis leur expulsion du Parti socialiste en 1892, les anarchistes n’avaient guère trouvé de structure comparable qui puisse les rapprocher des masses. S’ils étaient d’accord avec les syndicalistes révolutionnaires sur le plan tactique, nombre de principes et de divergences théoriques les séparaient. Borghi se fit ainsi l’avocat de l’organisation des chômeurs, des manoeuvres, etc. Les anarchistes introduisirent également dans l’USI un antimilitarisme virulent qui permit, dans le contexte de la guerre de Lybie, de constituer un « front rouge » des opposants à la guerre. Ce fut d’ailleurs à cause d’un meeting antimilitariste tenu à Ancône et à l’issue duquel la troupe fit feu sur la foule, faisant trois morts, que l’Italie connut en juin 1914 une des plus violente agitation sociale de son histoire, connue sous le nom de « semaine rouge ». La grève de protestation déclenchée par les révolutionnaires toucha un million d’ouvriers et se transforma en émeute dans les Marche et en Romagne.
Le choc de la « semaine rouge » révéla les divergences latentes entre les anarchistes et les syndicalistes au sein de l’USI, divergences qui éclatèrent au grand jour à la déclaration de la guerre en 1914. De Ambris et ses amis furent tout d’abord confronté à l’opposition des anarchistes dans leur désir de collaborer avec l’aile révolutionnaire du PSI (notamment Mussolini). Mais les bornes furent dépassées lorsqu’ils se prononcèrent pour l’intervention italienne dans le conflit opposant la « France républicaine au militarisme prussien ». En septembre, les interventionnistes (De Ambris, Bianchi, Rossoni, etc.) furent mis en minorité au comité exécutif de l’USI réuni à Parme. Ils fondèrent bientôt la nationaliste Union italienne du travail (UIL, Unione Italiana del Lavoro). Le CE de l’USI fut transféré à Bologne et Borghi nommé secrétaire général.
Anthony Lorry