Fernand Pelloutier
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[publié le 15/02/2008 - Lu 317 fois]

Mon ami Pierre Monatte
Fritz Brupbacher
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I

Le 1er mai 1908, j’avais été désigné comme orateur pour le discours à tenir en présence des camarades de langue allemande vivant à Genève. Pierre Monatte devait parler aux camarades français. Ainsi fîmes-nous connaissance, et il me conquit tout de suite. Il parlait si simplement, si naturellement, d’une façon, justement pour cette raison, si saisissante qu’on se disait aussitôt : voilà un révolutionnaire sincère et intelligent. Au cours de la même année, Monatte émigra pour quelques mois en Suisse[1] et habita un certain temps chez moi. Il y succéda au camarade Menchinsky, bolcheviste russe, futur membre du présidium de la Tchéka, dans le célèbre « lit de la révolution » de notre appartement.

Monatte est le fils d’un forgeron d’un village d’Auvergne et eût dû devenir vétérinaire. Né en 1881, il représente le meilleur type de l’homme du peuple resté peuple, en dépit d’une grande culture personnelle. Il possède une grande bibliothèque de livres qu’il a lus, assimilés, vécus. Tout le savoir, chez lui, est devenu culture. Je ne l’ai encore jamais entendu citer un texte. Mais je me suis souvent trouvé chez lui lorsque des camarades lui parlaient de leur femme et de leurs enfants, de la basse-cour et du rucher, du syndicat et des affaires locales ; et Pierre Monatte s’y retrouvait sans la moindre hésitation, répondant à tous avec la même sûreté que s’il s’était agi de ses propres affaires, sachant écouter attentivement et sans effort, non sans s’informer de ce que faisait le grand-père et du nombre des abonnés à la Vie ouvrière ou à la Révolution prolétarienne, qu’il a toutes deux fondées. Il y a tant de gens qui simulent la démocratie ; Pierre, lui, est corps et âme avec ses visiteurs qu’amène tous à Paris le souci de quelque affaire à régler, mais qui se feraient plutôt couper en morceaux que de manquer cette occasion de l’aller voir. Jusqu’à l’âge de dix-sept ans, il étudia au collège, puis devint répétiteur et, par la suite, correcteur d’imprimerie. D’abord lecteur assidu de l’Aurore de Clemenceau, du Clemenceau de l’époque militante et critique, il entra dans les jeunesses socialistes et suivit non moins assidûment les articles qui paraissaient dans Pages libres. Devenu à vingt et un ans l’administrateur de cette revue, il s’installa à Paris, où le hasard le fit travailler porte à porte avec Péguy, qu’il n’encaissait guère, ne fût-ce que parce que le pamphlétaire des Cahiers de la Quinzaine se glorifiait à n’y pas croire de son grade d’officier de réserve. C’est à cette époque que Monatte, poursuivant sa recherche d’une voie enfin libératrice, entra en contact avec les milieux anarchistes. Mais ceux-ci ne convenaient guère au fils du forgeron. Il voulait bien plutôt aider le peuple que lui-même. En revanche, il s’enthousiasma pour les écrits de Fernand Pelloutier, lequel, montrant, non point au nom d’une théorie mais par l’exemple d’un constant effort réalisé dans la vie quotidienne, que la classe ouvrière ne peut espérer sa libération que d’elle-même, se trouve être ainsi le véritable précurseur du syndicalisme révolutionnaire. Bientôt, Pierre Monatte entrait dans le mouvement syndical. Un militant du Nord, secrétaire du syndicat des mineurs du Pas-de-Calais, cherchait un remplaçant. La rédaction de Pages libres lui recommanda Monatte qui, dès lors, se trouva dans son élément[2].

Par James Guillaume, j’avait fait la connaissance des chefs du mouvement français ; par Pierre, c’est avec les ouvriers que j’entrai en contact, acquérant ainsi une connaissance directe de ce mouvement à sa racine. Et vu que, pendant une assez longue période, je passai chaque année trois à quatre semaines à Paris pour en contempler à loisir le site incomparable et y visiter les musées, tout en étudiant le mouvement sur place et en allant voir mes amis, je m’identifiai peu à peu, pour une bonne part, avec le mouvement français et, lorsque Pierre Monatte eut, en 1909 fondé la première Vie ouvrière, j’y collaborai assidûment.

La Vie, comme nous l’appelions, allait être, en une période où le syndicalisme révolutionnaire traversait sa grande crise, le point d’appui du mouvement, et elle le demeura jusqu’à la guerre de 1914. Nous étions tous passablement terre à terre, et la Vie ne se fût point trouvée mal de recevoir un peu de ce que nous aurions dû, peut-être lui ajouter, ce qu’on appelle en français le grand souffle. Mais la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a et, comme nous sentions que ce grand souffle faisait défaut à l’ensemble du mouvement ouvrier européen, c’est-à-dire à notre base même, nous ne pouvions guère simuler une foi que ce mouvement n’était pas en état d’inspirer. Tout ce que nous pouvions faire, c’était de décrire le mouvement et de lui donner des conseils. L’illusion du grand souffle, de l’élan, nous n’aurions pu la donner qu’à la condition d’être des hypocrites.

Le principe fondamental de la Vie ouvrière, c’était que le mouvement ouvrier devait tout produire de lui-même et le produirait en effet.

Mais le mouvement ouvrier n’en faisant rien, nous restions le bec dans l’eau.

Au demeurant, Monatte ne suivit pas le mouvement ouvrier quand celui-ci, en 1914, devint patriote, pas plus qu’il ne le suivit en 1918, lorsque, le précédant au contraire, et de loin, il jugea que ce même mouvement devait se solidariser avec la Révolution russe d’octobre.

En 1920, j’adhérai à l’Internationale communiste, et Pierre Monatte en fit autant en 1923. Dès 1922, j’avais déjà fait assez de chemin pour lui envoyer de Moscou en toute urgence une lettre, bien entendu transmise illégalement, qui l’adjurait de s’en abstenir. Mais pourquoi n’aurait-il pas eu le droit de commettre la même faute que moi, alors que, pour mon compte, je ne faisais même pas mine de sortir du Parti communiste. Il en fut exclu en 1924 ; moi, en 1932 seulement.

II

[Brupbacher devant bientôt faire partie d’une mission du Secours ouvrier international, chargée de distribuer des vivres dans les régions de Russie les plus gravement atteintes par la famine de 1921-1922, il se rendit tout d’abord à Paris pour y revoir Monatte, désireux qu’il était de se faire exposer par celui-ci, afin de pouvoir ensuite en faire part de vive voix aux Russes, le point de vue et les intentions du syndicalisme révolutionnaire français à l’égard des soviets et de l’Internationale communiste.]

C’est l’époque à laquelle, par enthousiasme pour la Révolution russe, le syndicalisme révolutionnaire accomplit son propre suicide. La Révolution d’octobre nous avait plongés dans une telle joie que tous tant que nous étions, nous oubliâmes ce que nous savions pourtant depuis toujours : que les bolcheviks n’auraient rien de plus pressé que de nous étouffer dès qu’ils auraient, avec notre aide, écrasé la bourgeoisie. Nous fûmes beaucoup, alors, à suivre la même route que Pierre Monatte. Moi-même, j’appartenais déjà à la Troisième Internationale. Quant à Monatte, il hésitait encore. Il avait accepté l’idée de la dictature du prolétariat, dont au reste le syndicalisme révolutionnaire avait été l’anticipation. De même, il avait fait sienne l’idée de l’État telle que Lénine la définit dans son livre l’État et la Révolution. Ce qui n’empêchait pas que nous eussions tous des objections à soulever sur une question alors en apparence secondaire, mais qui devait se révéler par la suite la question essentielle. Car l’organisation résultant de la dictature et de l’existence de l’État prolétarien, nous la voulions plus large, plus démocratique, plus libre, plus conforme au principe même des soviets. A nos yeux, ce n’était pas un appareil central constitué de telle ou telle manière, qui devait former la base de l’organisation dans la société nouvelle, mais bien la masse des individus eux-mêmes. Le syndicalisme révolutionnaire a toujours proclamé qu’une minorité dirigeante doit entraîner les masses. En 1921, Monatte pensait que le Parti communiste était peut-être capable d’être cette minorité dirigeante. Cela, sa raison le lui disait mais quelque chose, en lui, hésitait, et c’est ce qui explique qu’en 1921 il ne fût pas encore inscrit au Parti. Un sentiment indéfinissable l’empêchait de déjà consentir à un mariage avec la hiérarchie communiste. C’étaient de si drôles de cocos, tous ces politiciens. Leur chef de file, par exemple, Cachin Marcel, aux premiers temps de la guerre, quand il s’était agi de préparer l’Italie à sortir de sa neutralité, avait bel et bien été mêlé au versement des fonds consentis par le gouvernement français à Mussolini pour le lancement d’un journal interventionniste.

De plus, Monatte était partisan de l’indépendance du mouvement syndical, adversaire, par conséquent, de la domination d’un parti politique sur les syndicats. Mais, à l’époque, bien des choses étaient loin d’être aussi claires qu’aujourd’hui ; la haine de la bourgeoisie nous rendait aveugles dans notre amour pour le Parti russe, qui avait si brillamment mis en déroute nobles, bourgeois et interventionnistes blancs de tous les pays.

Lorsque nous eûmes, Monatte et moi, échangé toutes nos réflexions, nous convînmes que j’irais, après mon arrivée en Russie, m’entretenir avec l’homme que nous y connaissions l’un et l’autre, et qui était alors tout-puissant : Léon Trotsky, afin d’essayer de le convaincre que l’Internationale ne devait pas trop faire pression sur les syndicalistes révolutionnaires, mais leur laisser le temps de trouver un modus vivendi avec le Parti communiste.

III

[Deux semaines plus tard, en compagnie de Willy Münzenberg, Brupbacher partait pour la Russie, où allait bientôt avoir lieu l’entrevue projetée avec Trotsky.]

Certain jour, à l’hôtel, on accourut au comble de l’excitation, m’appeler au téléphone, non sans prendre des mines mystérieuses comme si quelque effroyable prodige venait d’éclater et, lorsque je me fus saisi de l’appareil, je vis autour de moi, presque tombés à genoux, une bonne douzaine des courtisans hébergés au Lux.

La raison ?

Trotsky, alors ministre de la Guerre, téléphonait qu’il m’attendrait chez lui le soir même à neuf heures précises. Il avait, ajoutait-il, réservé pour moi son temps entre neuf et dix et m’enverrait son auto.

En ce temps-là rampait devant lui toute la canaille du PC qui, quelques années plus tard, crierait, tournée vers Staline : « Tue-le ! » En tous lieux ce n’étaient qu’hymnes à Trotsky, le grand général de la guerre civile, le seul dans les services de qui tout marchait, l’organisateur incomparable, l’orateur sans pareil, le grand écrivain. A côté des icônes de Lénine, et tout aussi grande, partout, l’effigie de Trotsky ornait les murs, jusque dans le plus petit bureau de la commune la plus minuscule au fond du gouvernement le plus reculé.

La voiture de Trotsky vint me prendre. Dès l’arrivée devant l’édifice où Trotsky avait ses bureaux, un personnage en civil se précipita à la portière et me débarrassa de mon chapeau et de mon manteau. Puis je me vis confié à un second fonctionnaire qui me fit traverser au pas accéléré toute une suite de pièces à la porte de chacune desquelles deux hommes en armes montaient la garde baïonnette au canon. Enfin, nous arrivâmes dans une vaste salle où se tenait, assise, une téléphoniste. Là, il y eut une brève attente, en compagnie d’un camarade venu avec moi. Mais il ne s’était pas écoulé plus de quelques minutes que, ponctuellement à l’heure dite, une porte à deux battants s’ouvrait, laissant passer Trotsky, lequel, après avoir rapidement expédié mon compagnon, me conduisit dans son bureau jusqu’à une table encombrée d’appareils téléphoniques ; et la conversation commença.

Je le saluai tout d’abord de la part de notre ami commun Pierre Monatte et lui exposai le point de vue de celui-ci et de ses amis les syndicalistes révolutionnaires à l’égard de l’Internationale communiste, expliquant qu’ils désiraient ne pas « se noyer » dans le PC, mais préféraient, en tout cas provisoirement, garder leur autonomie en dehors du parti, en en étant simplement les alliés.

Cette façon de voir rencontra chez Trotsky l’opposition la plus violente. Il était tout à fait persuadé, déclara-t-il, que le syndicalisme révolutionnaire représentait l’élément le plus sain du mouvement français, mais que deux organisations menassent l’une à côté de l’autre une existence autonome, c’était tout à fait impossible. L’Internationale communiste était toute disposée à accorder aux syndicalistes révolutionnaires, tant au Comité central du parti qu’à la rédaction de l’Humanité, la majorité des sièges, ce qui conjurerait le danger — redouté par Monatte — d’une prépondérance des politiciens.

Je répondis qu’il fallait laisser le temps aux syndicalistes révolutionnaires et ne pas leur demander maintenant la fusion avec le parti.

Sur quoi Trotsky, perdant patience, répliqua d’un ton impératif : « Si Monatte ne veut pas, nous ferons la chose avec Griffuelhes (autre syndicaliste que j’avais vu jadis à Paris, mais qui, pendant la guerre, s’était curieusement comporté). Griffuelhes se trouve justement à Moscou en ce moment, et il est d’accord avec nous. »

Pour ma part, j’étais fixé. Le vainqueur, non seulement des généraux blancs mais aussi des marins de Cronstadt, avait formulé une menace dont le ton montrait assez qu’on ne parlait pas, ici, de camarade à camarade, mais de chef à subordonné : autrement dit, on tenait le langage qui convenait à la section privilégiée de l’Internationale, la section russe, condescendant à s’adresser à un parent pauvre, à l’humble membre d’une des nombreuses autres sections — non russes.

Trotsky se montra encore des plus courtois à mon égard, s’offrant à faire débarrasser de ses punaises le wagon qui devait nous emmener à Kazan, et il ajouta que je pouvais téléphoner n’importe quand à son secrétaire, au cas où quelque difficulté surgirait pendant notre voyage.

Tout cela était fort gentil, mais ne pouvait effacer l’impression pénible laissée par ses propos sur la question française. Trotsky m’invita à venir le revoir à mon retour de Kazan.

Rentré en voiture à l’hôtel, j’écrivis à Pierre Monatte un récit détaillé de l’entrevue et lui conseillai vivement de ne pas entrer dans l’Internationale communiste. Pour éviter la censure, je n’envoyai naturellement pas ma lettre par la poste, mais la confiai à un ami. Monatte reçut ma lettre — et adhéra à l’Internationale.

 
Fritz Brupbacher
 

[Les trois passages ci-dessus, extraits de Soixante ans d’hérésie, figurent dans le volume en français Socialisme et Liberté, rassemblant un choix de textes de Brupbacher, traduction de Jean Paul Samson, avec une préface de Pierre Monatte, Amis de quarante ans, et une étude de François Bondy, Fritz Brupbacher et la liberté, Editions de La Baconnière, Neuchâtel, 1955.]



[1] Pour éviter d’être arrêté par la police de Clemenceau à la suite de la fusillade des terrassiers grévistes à Draveil-Vigneux, de la manifestation de Villeneuve-Saint-Georges et de la grève générale parisienne de vingt-quatre heures du lendemain.

[2] Le Dictionnaire des contemporains du Crapouillot donne les précisions suivantes qui, sur certains points, divergent assez sensiblement du texte de Brupbacher : « Ami d’un militant du Nord, Delzant des verriers, [Monatte] s’oriente vers le syndicalisme révolutionnaire. En 1906, au lendemain de la catastrophe de Courrières, est délégué par la CGT dans le Pas-de-Calais où le bassin minier est en effervescence, pour remplacer à la rédaction de l’Action syndicale le légendaire Broutchoux, emprisonné. » (Le Crapouillot, nouvelle série, n° 9, page 143.)

Section : Le syndicalisme révolutionnaire en France - Témoins
Titre : Mon ami Pierre Monatte - Fritz Brupbacher
Pour citer cet article : http://www.pelloutier.net/dossiers/dossiers.php?id_dossier=238 (consulté le 09-02-2010)

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