Fernand Pelloutier
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[publié le 19/11/2006 - Lu 658 fois]

Visite au Commissaire Trotsky
Par Fritz Brupbacher (1933)
Avant-propos de Pierre Monatte
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Source : Preuves, n°12, février 1952, p. 32-34.
NB : Discussion entre F. Brupbacher et L. Trotsky à propos de l’entrée des syndicalistes révolutionnaires dans le parti communiste français



Avant-propos

 
Fritz Brupbacher ? Il ne faut pas voir en lui simplement une figure socialiste originale de Zurich. Ce Suisse-Allemand incarne mieux que personne, c’est-à-dire le plus douloureusement, tout un drame international de ce dernier demi-siècle. Le drame des intellectuels bourgeois venus au socialisme et à la révolution sociale. Je parle de ceux qui y sont venus avec foi et francs du collier. Non de ceux qui se sont payé trois petits tours et s’en sont allés. Ni des ambitieux et des aventuriers à l’affût de rôles importants à jouer et de satisfactions d’orgueil.

A Brupbacher aussi, l’ouvrier socialiste de Vienne dont Manès Sperber a rapporté les propos aurait pu dire : « Tu n’es pas fils d’ouvrier, tu n’as jamais été ouvrier toi-même, qu’est-ce qui t’as pris de te mêler de la révolution prolétarienne ? Tu n’es pas allé au communisme pour être maire, ou ministre, ou commissaire du peuple, ça se voit, tu n’es pas un type à ça. Alors pourquoi ? ». Brupbacher aurait pu répondre, lui aussi : « Pour l’amour d’une idée, l’idée d’un univers tel qu’il devrait être, tel qu’il pourrait être »[1]. Il aurait peut-être, surtout à la fin de sa vie, ajouté deux mots qui revenaient plus souvent sous sa plume que dans sa bouche : « Par idéalisme ».

Il aura appartenu à une génération qui a collectionné les désillusions. Il avait été exclu du parti social-démocrate suisse avant 1914, parce que social-démocrate ET anarchiste. C’est lui-même qui soulignait cet ET[2]. Une vingtaine d’années plus tard, il l’était du parti communiste suisse. Cette seconde fois encore parce que communiste et anarchiste. Aussi parce que le stalinisme n’a de commun que l’étiquette avec le communisme.

Les idées auxquelles il s’était donné se sont écroulées sous ses yeux. Elles se sont même écroulées sous lui. Du moins, il pouvait le penser tant il restait meurtri et blessé, de toutes manières, intellectuellement, moralement, physiquement.

En août 1914, c’est à la faillite de l’internationalisme qu’il assiste. Il avait vu s’approcher la première guerre mondiale, mais sans la croire possible, se forçant à espérer que la classe ouvrière serait capable de l’empêcher. Je retrouverai certainement quelque jour, dans mes vieux papiers, la carte où il m’envoyait de Zurich le salut amer et ironique de l’un des derniers internationalistes. A l’époque, ils se comptaient encore deux à Zurich, son ami Tobler[3] et lui.

L’espérance revint, avec Zimmerwald d’abord, puis avec la révolution russe de mars et d’octobre, puis avec la révolution allemande. Pas pour longtemps. Peut-être même pas complètement. Il restait de 1914 quelque chose de brisé. Et ce fut la faillite du communisme, l’impuissance à établir une organisation socialiste du travail, les procès de Moscou, les purges et les camps de concentration, le communisme réalisé sous la forme du bagne.

Là-dessus, 1933 et Hitler. Il avait beau dire, Brupbacher, il gardait au fond de lui une réserve de confiance dans la classe ouvrière allemande. Qu’elle n’ait pas su et pas pu empêcher l’avènement du nazisme lui fut une cruelle surprise. Lui, qui se figurait incapable d’être surpris par un événement pénible !

Après, vient la défaite de la révolution espagnole. Nouvelle lueur, nouvelle nuit.

1939 peut s’amener avec le pacte germano-russe et la deuxième guerre mondiale. L’homme a fait le plein des désillusions et du désespoir. Ses raisons de vivre lui sont arrachées. Blessé moralement, il en mourra.

Le drame de Brupbacher est sans doute celui de beaucoup d’autres hommes, dans bien des pays. Cela ne fait qu’accroître la signification et le relief de son cas particulier.

« Preuves » a la bonne idée de reproduire cette « visite à Trotsky » faite par Brupbacher en 1921-1922, racontée une quinzaine d’années plus tard dans ses Souvenirs d’un hérétique. La discussion entre les deux hommes porta sur une question dont l’intérêt peut paraître très mince aujourd’hui : l’entrée des syndicalistes révolutionnaires dans le parti communiste français

Brupbacher se présenta comme mon envoyé. L’était-il ? Ne l’était-il pas ? Je crois qu’il était parti directement pour la Russie sans passer par Paris. Mais l’important, c’est qu’il n’a dit que ce je pensais, et dont nous avions eu l’occasion de parler. Là où sa mémoire le trahit, c’est lorsqu’il écrit, avec un recul de dix ou quinze ans, qu’au lendemain de cette visite à Trotsky et de la lettre où il me la relata, en me conseillant de ne pas adhérer à l’Internationale communiste, j’y aurais, au contraire, donné mon adhésion. Les faits sont un peu différents. La lettre est de 1921-1922. Je n’ai adhéré au parti communiste français qu’en 1923. Et pour en être exclu en 1924.

Je ne suis pas entré au parti sans hésitation. Ce n’est pas le lieu d’examiner ici un problème dépassé. Ni si j’ai eu tort ou raison d’entrer au parti. La plupart des syndicalistes révolutionnaires français m’y avaient précédé, même mes propres amis, Rosmer, Martinet, Dunois, Louzon. Si je n’y étais pas entré, il m’aurait probablement manqué une connaissance de l’intérieur des méthodes et procédés du stalinisme. Il ne faut surtout pas oublier le rayonnement qu’avait alors la révolution russe sur les révolutionnaires de tous les pays. Des syndicalistes anglais comme Tom Mann, américains comme Bill Haywood avaient été séduits. D’ailleurs, à l’époque, le sort de la révolution russe et de l’Internationale communiste n’était pas joué : l’une et l’autre pouvaient connaître un autre destin.

La grande faute, presque totale peut-être, c’est que les militants de tous les pays qui gardaient les yeux ouverts en 1924, aient consenti, pour le plus grand nombre, à fermer les yeux et la bouche. J’ai été de ceux, en France, qui n’y ont pas consenti. Certes, devant les hommes de la révolution russe, les militants des autres pays se regardaient comme des enfants. En se conduisant en hommes, ils auraient rendu service aux révolutionnaires russes eux-mêmes emportés par l’esprit de système et par l’habitude de faire plier devant eux les événements et les individus.

Brupbacher ne se gênait pas pour dire ce qu’il avait sur le cœur, et j’admire qu’on n’ait osé l’exclure que longtemps après nous. Ah ! non, il ne se gênait pas. En 1925, il saluait à sa manière l’honorable M. Marrane, alors secrétaire de la Fédération communiste parisienne qui venait de lui dire : « Nous pouvons bien exclure un tel ou un tel, nous avons bien rétrogradé Trotsky ». Brupbacher le quittait sur un « Bonsoir, monsieur l’idiot ! ».

La grande faute, le grand malheur, c’est que, dans tous les pays, les militants droits et sérieux qui se donnent la peine de comprendre soient restés décontenancés devant les hommes du Thermidor russe et les idiots, les serviles et les suiveurs qui leur faisaient cortège.

 

Pierre Monatte

 
______________________

 

Lorsque j’étais à Moscou, on vint un jour, à mon hôtel, m’appeler au téléphone. Cet appel provoquait la plus grande agitation et l’on affichait des mines mystérieuses, comme si quelque effroyable prodige venait d’éclater. Lorsque je pris l’appareil, j’aperçus autour de moi, presque littéralement tombés à genoux, une bonne douzaine des courtisans hébergés à l’hôtel Lux.

Savez-vous pourquoi ?

Trotsky, alors ministre de la Guerre, téléphonait [pour me dire] que je devais aller chez lui le soir même, à neuf heures précises. Il avait réservé pour moi son temps entre neuf et dix et m’enverrait son auto.

En ce temps-là rampait devant lui toute la famille du PC qui, quelques années plus tard, crierait, tournée vers Staline : « Tue le ! ». En tous lieux, ce n’étaient qu’hymnes à Trotsky, le grand général de la guerre civile, le seul dont les services marchaient parfaitement, l’organisateur incomparable, l’orateur sans pareil, le grand écrivain. A côté des icônes de Lénine, et tout aussi grande, partout, l’effigie de Trotsky ornait les murs jusque dans le plus petit bureau de la plus minuscule commune perdue au fon de la province la plus reculée.

La voiture de Trotsky vint me prendre. Dès l’arrivée devant l’édifice où Trotsky avait ses bureaux, un personnage en civil se précipita à la portière et me débarrassa de mon chapeau et de mon manteau. Puis, je me vis confié à un second fonctionnaire qui me fit traverser au pas accéléré toute une suite de pièces à la porte de chacune desquelles deux hommes en armes montaient la garde, baïonnette au canon. Enfin, nous arrivâmes dans une vaste salle où se tenait assise une téléphoniste. Là, il y eut une brève attente, en compagnie d’un camarade venu avec moi. Mais il ne s’était pas écoulé plus de quelques minutes que, ponctuellement, à l’heure dite, une porte à deux battants s’ouvrait, laissant passer Trotsky, lequel, après avoir rapidement expédié mon compagnon, me conduisit dans son bureau jusqu’à une table encombrée d’appareils téléphoniques – et la conversation commença.

Tout d’abord, je le saluai de la part de notre ami commun Pierre Monatte et lui exposait le point de vue de celui-ci et de ses amis, les syndicalistes révolutionnaires, à l’égard de l’Internationale communiste, expliquant qu’ils désiraient ne pas « se noyer » dans le PC, mais préféraient, en tout cas provisoirement, garder leur autonomie à côté du parti, dont ils seraient simplement les alliés.

Cette façon de voir rencontra chez Trotsky l’opposition la plus violente. Il était tout à fait persuadé, déclara-t-il, que le syndicalisme révolutionnaire représentait l’élément le plus sain du mouvement français. Mais que deux organisations menassent l’une à côté de l’autre une existence autonome, c’était tout à fait impossible. L’Internationale communiste était toute disposée à accorder aux syndicalistes révolutionnaires, tant au comité central du parti qu’à la rédaction de l’« Humanité », la majorité des voix, ce qui conjurait le danger – redouté par Monatte – d’une prépondérance des politiciens.

Je répondis qu’il fallait laisser le temps aux syndicalistes révolutionnaires et ne pas leur demander maintenant la fusion avec le parti.

Sur quoi Trotsky, perdant patience, répliqua d’un ton impératif : « Si Monatte ne veut pas, nous ferons la chose avec Griffuelhes (autre syndicaliste, que j’avais vu jadis à Paris, mais qui s’était curieusement comporté pendant la guerre). Griffuelhes se trouve justement à Moscou en ce moment, et il est d’accord avec nous ».

Pour ma part, j’étais fixé. Le vainqueur, non seulement des généraux blancs mais aussi des marins de Cronstadt, avait formulé une menace dont le ton montrait assez qu’on ne parlait pas ici de camarade à camarade, mais de chef à subordonné : autrement dit, on tenait le langage qui convenait à la section privilégiée de l’Internationale, la section russe, s’adressant avec condescendance à un parent pauvre, à l’humble membre d’une des nombreuses autres sections – les non-russes.

Trotsky se montra encore des plus courtois à mon égard s’offrant à me faire débarrasser de ses punaises le wagon qui devait nous amener à Kazan, et il ajouta que je pouvais téléphoner n’importe quand à son secrétaire au cas où quelque difficulté surgirait pendant notre voyage.

Cela était fort gentil, mais ne pouvait effacer l’impression pénible laissée par ses propos sur la question française. Trotsky m’invita à venir le revoir à mon retour de Kazan.

Rentré en voiture à l’hôtel, j’écrivis à Pierre Monatte un récit détaillé de l’entrevue et lui conseillai vivement de ne pas entrer dans l’Internationale communiste. Pour éviter la censure, je n’envoyai naturellement pas ma lettre par la poste, mais la confiai à un ami. Monatte reçut ma lettre – et adhéra à l’Internationale.

A vrai dire, je ne m’étais jamais représenté Trotsky autrement. C’est[4] sans aucun doute un homme extrêmement doué et sérieux. Mais il m’avait déjà paru, lorsque je fis sa connaissance à Zurich, excessivement autoritaire. Les êtres humains, pour lui, n’étaient que les pièces d’un vaste échiquier. L’homme en quant qu’individu ne l’intéressait pas. Ce qui, comme tous les politiciens, l’intéressait dans l’homme, c’en étaient les caractères généraux, reflets de telle ou telle classe. Je lui avais dit, un jour, à Zurich, que l’idéal de ma politique était de prendre pour point de départ tous les individus avec toutes leurs tendances, tandis que son objet politique à lui était l’homme en général, ou plutôt l’homme d’une classe – définition avec laquelle il se déclara d’accord.

Comme tous les marxistes, il présentait cette sorte de folie des grandeurs qui leur fait toujours croire qu’ils sont les confidents du destin et les représentants sur terre de « Dieu » - c’est-à-dire de la nécessité historique. Comme tous les marxistes, il vivait dans la conviction de savoir pertinnement à quoi tend l’historie universelle. Et, comme tous les marxistes, il avait l’orgueil et la superbe de qui se prend pour un instrument de la providence. Sur ce point, les marxistes n’ont rien à lui reprocher. La seule chose dont ils pourraient lui faire un grief, c’est d’être infiniment plus intelligent, plus cultivé, plus capable et plus honnête qu’eux. Car c’est un homme d’une véritable te haute culture – mis à part son marxisme. Et s’il est un peu trop orgueilleux, c’est qu’il sent à quel point les autres, pour l’intelligence, lui sont inférieurs. Il est possible que cela se remarque, que la bêtise des autres se lise dans son orgueil, et c’est sans doute parce que ces autres déchiffrent si bien, dans cet orgueil de Trotsky, leur propre sottise que tous les philistins de provenance bourgeoise ou prolétarienne se sont à l’envi déchaîné contre lui. Ainsi fut-il isolé dans le parti bolchevique russe. Mais il y a encore autre chose, quelque chose de plus profond. Trotsky fut toujours internationaliste et – si le mot peut s’appliquer à un tenant du marxisme – idéaliste. Toutes les classes, dans leurs révolutions, sont menées au combat par des idéalistes, et toutes les classes, une fois qu’elles se sont installées au pouvoir, trahissent les idéalistes qu’elles divinisaient pendant la phase révolutionnaire de leur ascension. Alors les philistins de la classe triomphante remplacent les idéalistes. C’est là une loi générale de l’histoire. Et c’est là aussi la raison pour laquelle Staline a remplacé Trotsky. Ce Staline dont, à l’époque de mon séjour à Moscou, on n’entendait même pas prononcer le nom.

                                                                                                                             Fritz Brupbacher

(Traduction de l’allemand par J.-P. Samson)



[1] L’année suivante, en avril 1953, P. Monatte publiera un compte rendu élogieux de la trilogie romanesque de M. Sperber (Et le buisson devint cendrePlus profond que l’abîme – La Baie perdue, trad. 1949-1953) dans la Révolution prolétarienne.

[2] Monatte fait ici allusion au mémoire de défense que rédigea Brupbacher au moment de son exclusion du PS suisse. Voir F. Brupbacher, « Social-démocrate et anarchiste », La Vie ouvrière, n°103, 5 janvier et n°104, 20 janvier 1914, resp. p. 11-27 et p. 86-101 : « Celui qui est à la fois anarchiste et Sozialdemokrat a pour idéal une société sans Etat, mais il croit que cette société ne peut se réaliser qu’après une période préparatoire durant laquelle les moyens de production se trouveront entre les mains de l’Etat ; c’est-à-dire qu’il croit à la nécessité historique de la conquête du pouvoir politique par la classe ouvrière » (p. 93). A ce propos, on notera la réponse que lui valut, de Domela Nieuwenhuis, cette profession de foi socialiste-syndicaliste, in : Wohlstand für alle (Vienne), 25 mars 1914 – trad. d’un article paru initialement dans le Vrije Socialist.

[3] Voir F. Brupbacher, « Max Tobler », La Révolution prolétarienne, n°80, 15 mai 1929, p. 147-148 [version all. : « Max Tobler gestorben », in : Die Aktion (Berlin), n°3/4 – 1929].

[4] Ecrit en 1933 [Note de la rédaction de Preuves]

Section : Bibliothèque syndicaliste -
Titre : Visite au Commissaire Trotsky - Par Fritz Brupbacher (1933)
Avant-propos de Pierre Monatte
Pour citer cet article : http://www.pelloutier.net/dossiers/dossiers.php?id_dossier=207 (consulté le 09-02-2010)

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