Dans son Congrès de Toronto, la Fédération américaine du Travail, l'American Federation of Labor, vient de décider son adhésion au Secrétariat international.
C'est là un fait d'une grande importance. Pour s'en rendre compte, il est nécessaire de se reporter à la dernière Conférence internationale et de voir combien les discussions et la résolution principale y furent profondément influencées par la possibilité d'adhésion de l'Amérique.
La grosse question, on s'en souvient, c'était la substitution de Congrès internationaux aux Conférences des secrétaires nationaux ; c'était, découlant évidemment du même esprit, l'élargissement du Secrétariat et sa transformation en une Confédération internationale du Travail ; en un mot l'établissement de contacts réels et fréquents entre les organisations ouvrières de tous les pays.
Deux organisations seulement réclamèrent ces modifications, deux organisations qui sous le rapport des conceptions de la lutte ouvrière se trouvent nettement opposées ; l'une représentant le syndicalisme révolutionnaire, l'autre le corporatisme paix sociale : la C.G.T. et l'American Federation, la première adhérente au Secrétariat, l'autre non adhérente encore.
Sans l'American Federation, dont le Secrétariat désirait l'adhésion à tout prix, la Conférence se serait terminée sur une résolution différente. Il n'est pas douteux que la maçonnerie sociale-démocrate qui tient sous sa tutelle le mouvement syndical européen aurait envoyé promener la C.G.T. et sa proposition de Congrès internationaux.
Mais, les Américains étaient là ; ils avaient soumis une proposition analogue. Or si l'on ne tenait guère au maintien de l'adhésion de la France, si l'on n'y tenait même pas du tout, il en allait autrement pour l'adhésion américaine.
De là un refus momentané, ne fermant pas définitivement la porte aux Congrès internationaux.
Ne nous illusionnons pas. La France aura beau faire ; ses efforts seront impuissants à ouvrir cette porte. Seule, l'Amérique pourra y arriver..., si jamais elle y arrive.
Dix ans d'efforts impuissants
Voilà dix ans que la France réclame l'organisation de Congrès internationaux. Que dis-je, dix ans ? Trente ans et plus.
En 1877, elle prenait l'initiative d'organiser un premier Congrès international ; le Congrès de Lyon, le IIe Congrès des Syndicats français, en donnait le mandat aux syndicats parisiens.
Dès ce moment, une concurrence se dressa : les socialistes de l'Égalité, J. Guesde, Massard, G. Deville, etc., songèrent à opposer un Congrès international socialiste au Congrès international syndical.
Le Congrès ne se tint pas ou plutôt il se tint sur les bancs de la 10e chambre correctionnelle où se trouvèrent rassemblés Isidore Finance, Jules Guesde, Aimé Lavy, etc.
En 1886, une Conférence internationale se tint dans l'immeuble qui sert actuellement d'annexe à la Bourse du Travail de Paris. Mais délégués de syndicats et délégués d'organisations socialistes se trouvèrent réunis.
Pendant dix ans, jusqu'au Congrès de Londres, il en allait être ainsi. Pendant dix ans, les syndicats allaient marcher à la remorque des partis socialistes, subissant leurs rivalités et leurs scissions, leur servant de recruteurs électoraux.
Vous reconnaîtrez l'efficacité de l'action politique, leur ordonna le Congrès de Zurich (1894).
Nous vous chasserons si vous ne la reconnaissez pas, leur signifia le Congrès de Londres (1906) préférant accueillir Jaurès, Millerand, Gérault-Richard et Viviani, non mandatés, plutôt que les anarchistes régulièrement délégués de syndicats.
Depuis ce jour, les Congrès internationaux socialistes ont eu beau se dire ouvriers, ils n'ont été que les Congrès du socialisme parlementaire.
Les premiers, les syndicats français avaient ressenti le besoin de Congrès internationaux et en avaient convoqué un ; la social-démocratie, en vingt ans, faisait sa chose des Congrès internationaux et en chassait les initiateurs.
Quelque chose d'analogue s'est passé pour le Secrétariat international. En 1900, la C.G.T. réunissait un Congrès international corporatif, à Paris. À l'ordre du jour était portée : La création d'un Secrétariat international.
Ce Congrès fit un fiasco complet. Il vint cinq à six délégués étrangers : Rigola, pour l'Italie ; Lambillotte, pour les verriers belges ; Calame, pour l'Union ouvrière de Zurich ; quelques délégués des transports qui avaient un Congrès international de leur corporation. Un point c'est tout. C'était peu. Le Congrès international avait été habilement boycotté.
L'idée d'un Secrétariat international ne correspondait-elle pas à un besoin ressenti ? N'était-elle pas encore mûre ?
Le besoin existait ; l'idée était arrivée à maturité. Mais il ne fallait pas qu'elle se réalisât sous l'initiative de la France ; la social-démocratie, seule, avait le droit de mettre cet enfant au monde et de le conduire par la vie.
Aussi, l'année d'après, en 1901, la Commission générale des syndicats allemands réunissait-elle à Copenhague un certain nombre de secrétaires de centres nationaux. On créait en famille sociale-démocrate le Secrétariat international.
Les profanes pouvaient venir désormais. On les invitait à la IIe Conférence qui se tenait en 1902 à Stuttgart. La France s'y faisait représenter et demandait, sans pouvoir l'obtenir naturellement, que le Secrétariat ne bornât pas sa tâche à un échange de statistiques et que les Conférences de secrétaires soient transformées en Congrès.
Vient la IIIe Conférence. Elle se tient en 1903, à Dublin, la semaine de la course Gordon-Bennett. Griffuelhes et Yvetot y sont délégués. Pauvres délégués qui courront plusieurs jours à la recherche de leurs codélégués, sans les trouver. Finalement en trois heures — discours d'ouverture et temps pour la traduction comprise — la Conférence est expédiée. Les délégués français, qui se proposaient de distribuer un rapport sur l'antimilitarisme et la grève générale et de demander l'inscription de ces deux questions à l'ordre du jour de la Conférence suivante, ne purent le faire. Ne supposant pas que le travail serait bâclé en une après-midi, ils avaient laissé leur paquet de rapports à l'hôtel.
Quel est le premier rôle d'une organisation ouvrière internationale ? Quel est le problème qui se pose à elle, impérieusement et avant tout autre ? Peut-il y avoir embryon de conscience internationale s'il n'y a pas volonté d'empêcher la guerre, d'empêcher que les classes ouvrières unies internationalement se fusillent entre elles sur l'ordre de leurs exploiteurs ?
La C.G.T. croyait que la guerre à la guerre était la première tâche d'un Secrétariat international.
On est en 1904, la guerre russo-japonaise éclate ; il est question d'une intervention armée du gouvernement français en faveur de son allié ; une guerre européenne peut s'allumer.
Va-t-on attendre les bras ballants que cette tragédie commence ? Le Secrétariat international ne bouge pas. Le Comité confédéral, les deux sections réunies, décide, à l'unanimité, de proposer la réunion d'une Conférence internationale, afin de connaître l'attitude de la classe ouvrière de chaque nation au cas d'une guerre européenne.
La réponse est nette. L'Allemagne s'oppose à la tenue d'une telle Conférence. « Elle ne prendra part qu'à la délibération de questions pratiques ou de telles questions théoriques qui regardent les syndicats tout directement, comme celle des secours aux sans-travail. »
L'opinion allemande est transmise aux nations en même temps que la proposition française. La majorité décide qu'il n'y aura pas de Conférence. L'escouade obéit au commandement... de ne rien faire.
Quand la C.G.T. eut connaissance de la date de la IVe Conférence, elle décida de porter à l'ordre du jour les deux questions qui avaient fait l'objet de son rapport à Dublin, plus la journée de huit heures à propos de laquelle le Congrès national de Bourges venait de décider une campagne d'agitation. Elle faisait de l'inscription de ces questions la condition de sa participation à la Conférence d'Amsterdam. C'était assez compréhensible après tout ce qui s'était produit.
Le secrétaire international, Legien, objecte que ces questions sortent du cadre des conférences et qu'il ne peut les inscrire. Il consulte les organisations des autres pays, sans oublier de donner son avis. Les propositions françaises sont écartées.
Par une erreur postale, la C.G.T. n'est pas touchée par la lettre où Legien lui fait part du résultat de la consultation des nations. N'ayant pas de réponse, elle n'envoie pas de délégués et la Conférence d'Amsterdam décide que :
Sont exclues des discussions toutes les questions théoriques et toutes celles qui ont trait aux tendances et à la tactique du mouvement syndical dans les différents pays.
À nouveau, éclatent des bruits de guerre entre la France et l'Allemagne. À propos du Maroc, cette fois. Que faire ? S'abstenir ? Attendre ? Ruminer le refus opposé par l'Allemagne ouvrière deux ans auparavant ?
Non, ce n'est pas possible. Et la C.G.T. décide d'envoyer Griffuelhes auprès de la Commission générale des syndicats allemands afin d'organiser des deux côtés du Rhin une campagne de protestation contre la guerre menaçante.
— La loi ne nous permet pas de faire une telle campagne, en tant que syndicats, répond-on à Griffuelhes pour l'éconduire. Puis devant son insistance, on ajoute : Adressez-vous au parti socialiste.
— Si vous estimez devoir faire faire votre besogne par le parti socialiste, réplique Griffuelhes, nous n'avons rien à y voir ; cela vous regarde seuls, et j'accepte d'accompagner votre délégation, mais en revendiquant pour les organisations ouvrières françaises la même autonomie que nous vous reconnaissons.
La délégation se rend au Reichstag trouver divers grands députés sociaux-démocrates. — La guerre à propos du Maroc, disent ces notables avec un souriant mépris, mais c'est de la fantaisie diplomatique. Voyez-vous la France et l'Allemagne se battre pour les plateaux incultes du Maroc ? — Du tout, répond Griffuelhes, il y a là-bas de riches gisements et vos barons de la métallurgie et les nôtres se les disputent. — Des mines, au Maroc, mais non ! mais non ! Ce n'est pas sérieux.
Évidemment, il n'était pas écrit dans la Bible marxiste qu'il existe des mines au Maroc et qu'un jour Schneider et Krupp se les disputant déchaîneraient peut-être la guerre entre leurs deux pays. Par conséquent les théologiens allemands devaient l'ignorer. Aujourd'hui, c'est là pourtant un fait indiscutable. Les hurluberlus avaient raison contre les puits de science.
Schneider et Krupp se sont mis d'accord pour détrousser en commun le Maroc. S'ils ne s'étaient pas entendus, que serait-il advenu ? S'ils se rebrouillaient demain à propos du partage, qu'adviendrait-il ?
Ce qu'il adviendrait ? Une bonne guerre qui saignerait à blanc les deux prolétariats, pendant que les doctes pontifes de la social-démocratie égrèneraient le chapelet marxiste.
Griffuelhes revint de Berlin confus et navré. Les syndicalistes purent se demander à quoi rimait la fameuse phrase : « Travailleurs de tous les pays, unissez-vous ! »
Fallait-il continuer à participer au petit jeu du Secrétariat international dont la seule raison d'être semblait consister uniquement à déconsidérer l'internationalisme, à en tarir la foi, à en briser la vigueur au lieu de les décupler ? Le Congrès confédéral d'Amiens (1906) se posa la question.
Il n'y répondit pas nettement et c'est naturel. On hésite à jeter au diable un instrument qui a donné des déceptions, mais qui pourrait, qui devrait donner d'immenses résultats. On temporise ; on espère malgré tout ; on compte sur la grande vague qui balaiera les hostilités de tactique. Il n'est pas possible, au fond, que l'ouvrier syndiqué allemand accepte de casser la figure à un ouvrier français ou de se faire casser la sienne pour les beaux yeux du roi de Prusse ou de M. Krupp !
Aussi, le Congrès d'Amiens adopta-t-il la résolution suivante :
Le Congrès, après avoir entendu critiques et réponses sur le passage du rapport relatif aux « rapports internationaux », approuve l'attitude du Comité confédéral d'avoir momentanément suspendu les relations avec le Secrétariat, international qui a refusé d'inscrire, à l'ordre du jour des Conférences internationales, les questions de la grève générale, la journée de huit heures et l'antimilitarisme.
Il invite le Comité confédéral à reprendre à nouveau les relations avec le Secrétariat international en demandant à nouveau l'inscription à l'ordre du jour des questions précédemment refusées.
Complétée par cette addition :
Au cas où le Secrétariat international s'y refuserait, s'abritant derrière la motion adoptée à Amsterdam, dont il ne voudrait pas demander l'annulation à la prochaine Conférence, le Comité confédéral est invité à entrer en rapports directs avec les autres centres nationaux affiliés, en passant par dessus le Secrétariat international.
La Conférence internationale de Christiania devait y faire une singulière réponse qui ne jette pas une demi-lumière sur le rôle auquel on veut reléguer les relations internationales syndicales :
... La Conférence reproduit sa résolution, adoptée à Amsterdam, d'après laquelle les Conférences internationales ont pour mission :
« De discuter le rapprochement de plus en plus étroit des associations professionnelles de tous les pays, la rédaction des statistiques syndicales uniformes, le soutien mutuel des luttes économiques, ainsi que toutes les questions qui se trouvent en relations immédiates avec l'organisation syndicale de la classe ouvrière ;
« Mais elle exclut du débat toutes les questions théoriques, ainsi que celles qui concernent les tendances et la tactique du mouvement syndical dans les divers pays. »
La Conférence considère les questions de l'antimilitarisme et de la grève générale comme des objets qui ne relèvent pas de la compétence des fonctionnaires syndicaux, mais dont la solution incombe exclusivement à la représentation intégrale du prolétariat international, aux Congrès socialistes internationaux convoqués périodiquement — d'autant plus que les deux questions ont été résolues, à Amsterdam et à Stuttgart, conformément aux circonstances ;
La Conférence regrette que la Confédération n'ait pas voulu comprendre que l'attitude de la Conférence internationale des représentants des centrales nationales a été parfaitement correcte ; qu'elle ait prétexté de cette attitude pour rester étrangère à notre organisation internationale ;
La Conférence prie instantanément la classe ouvrière de France d'examiner ces questions susdites de concert avec l'organisation politique et ouvrière de son propre pays, et, par une adhésion aux Congrès socialistes internationaux, de collaborer à la solution de ces questions, et, dans la suite, de s'affilier à l'organisation syndicale internationale, dans le but de résoudre les problèmes syndicaux.
Certes, il n'est pas dans la pensée des syndicalistes français de prétendre que les questions de la grève générale et de l'antimilitarisme relèvent de la compétence des fonctionnaires syndicaux, aussi le Congrès confédéral de Marseille prit-il le soin de demander l'organisation de Congrès internationaux où ces questions seraient utilement discutées.
Plus utilement, sans conteste, que dans les Congrès de propriétaires, d'avocats, de médecins, de professionnels de la politique que sont les Congrès internationaux socialistes, où les préoccupations parlementaires dominent tout, écrasent tout, enterrent tout.
Peut-on regarder sans tristesse le chemin fait par les idées de résistance à la guerre depuis 1891, depuis le Congrès international socialiste de Bruxelles où Domela Nieuwenhuis défendait cette résolution :
Le Congrès déclare que les socialistes de tous les pays répondront à la déclaration d'une guerre par un appel au peuple, pour proclamer la grève générale.
Revenue au Congrès suivant de Zurich (1893), cette idée, bien soutenue par Dejeante, au nom de la délégation française, fut assommée par toutes les crosses sociales-démocrates, depuis Plekanoff jusqu'à Liebknecht, et enterrée pour de belles années. Il a fallu Hervé, quinze ans plus tard, pour la ressusciter dans les assises socialistes, mais sans plus de succès que Domela Nieuwenhuis. Qu'a-t-on fait dans ces quinze années ? On a dormi.
Et c'est dans ce dortoir ou ce cimetière qu'on veut envoyer les syndicats ? Merci.
Mais que penser de ce fameux respect des tendances et des tactiques de chaque pays proclamé par la résolution d'Amsterdam ? N'est-ce pas mettre les deux pieds en pleine question de tactique et de tendance que d'examiner et de trancher pour la France la question des rapports des syndicats et du parti socialiste et de nous envoyer aux Congrès internationaux socialistes ?
Ces questions de la grève générale et de l'antimilitarisme, le Secrétariat international n'ignore pas que de grands Congrès internationaux de corporations, comme ceux des mineurs et de la métallurgie, les ont abordées, discutées, solutionnées. Elles sont donc bien du domaine syndical. Pourquoi leur refuser alors l'accès dans des Congrès internationaux de toutes les corporations ?
Tout simplement parce qu'il faut empêcher une entente internationale de la classe ouvrière sur le terrain économique, au risque d'être sans cohésion, d'être impuissants devant les crimes des maîtres et des tyrans.
La Conférence internationale de Paris
Arrivons-y. Le Congrès confédéral de Marseille décida de participer à nouveau et activement aux travaux du Secrétariat international et aux Conférences internationales :
... Le Congrès affirme son ardent désir de rendre plus étroites et plus efficaces les relations internationales. Il rappelle la résolution d'Amiens qu'il complète en donnant mandat au Comité confédéral de répondre aux convocations du Bureau international, en lui demandant de mettre à l'ordre du jour de la première Conférence la question des Congrès internationaux du Travail où seraient examinées les questions dont la discussion fut jusqu'ici systématiquement refusée.
Cette question des Congrès internationaux fut inscrite à l'ordre du jour de la Conférence. Le siège de celle-ci fut même changé et fixé à Paris.
Faut-il attribuer ces mesures à une détente dans les rapports avec le syndicalisme français ? À première vue, on peut les interpréter de cette façon. À regarder de plus près, on s'aperçoit qu'il n'en est absolument rien.
Lorsque fut prise la décision de transférer le siège de la Conférence à Paris, un fait important venait de se produire : les syndicalistes révolutionnaires venaient de perdre le secrétariat de la C.G.T. On crut le moment venu de rallier une France ouvrière abjurant ses fautes passées. Puis, quel coup d'épaule pour le réformisme que de le voir appuyé par toute l'Europe syndicale et... sociale-démocrate .
Mais, la tempête de la grève des postes avait emporté Niel ; les révolutionnaires avaient repris le secrétariat de la C.G.T.
La situation était tout autre qu'on ne l'espérait. Aussi n'était-on pas peu inquiet au Secrétariat international ! Si peu inquiet, qu'on prévoyait des impossibilités à tenir la Conférence à Paris et qu'en prévision on avait retenu une salle à Bruxelles où tout le monde social-démocrate aurait filé. Tout le monde resta à Paris.
Mais la Conférence ne fut pas sans saveur ; la grosse question, le « clou », c'était, on le pense bien, les Congrès internationaux.
La Conférence devait durer deux jours : le lundi 31 août et le mardi 1er septembre. Le mardi après-midi, donc à la dernière séance prévue, le tour de discussion des Congrès internationaux arrive. Papelard, le citoyen Camille Huysmans, délégué de la Commission syndicale belge, mais aussi secrétaire du Bureau socialiste international, se lève pour demander s'il ne serait pas préférable de passer auparavant aux menues questions qui complètent l'ordre du jour. — Elles ne demanderont pas grande discussion, affirme-t-il, et nous pourrons à loisir discuter l'importante question soumise par la France.
C'est un vieux tour. La malice est cousue d'un trop gros fil blanc. On est à la dernière séance ; les questions que l'on veut faire passer avant celle des Congrès, prendront toute l'après-midi et l'on se séparera en disant : Bonsoir, messieurs les syndicalistes !
Jouhaux ne laisse pas faire. La question des Congrès gardera son tour. — Qu'à cela ne tienne, réplique Huysmans. Je n'y attachais pas d'importance.
Quelle autre malice a donc dans son sac le secrétaire du Bureau socialiste international ? On ne va pas tarder à le savoir.
Loyalement, nettement, Jouhaux expose les raisons qui ont amené la France à demander l'organisation de Congrès internationaux. Ce n'est pas une nouvelle question qui se pose ; la France essaya d'en réaliser l'objet en 1900 ; en 1902, son délégué à Stuttgart en fit la proposition. Il rappelle le refus de discuter la grève générale et l'antimilitarisme. Il évoque la seule objection qui puisse être faite : les syndicats peuvent aller aux Congrès socialistes internationaux et il répond : les Congrès politiques ne peuvent envisager les questions ouvrières. C'est aux organisations ouvrières elles-mêmes à le faire.
Il est bref. Huysmans, cependant, a eu le temps de faire le tour des deux longues tables autour desquelles sont installés les délégués, faisant circuler une feuille de papier que chacun signe avec empressement.
Que contient cette feuille ? Dès que Jouhaux s'assied, Hueber, de Vienne, nous en donne lecture sur un ton solennel. Hueber, vous le connaissez peu. C'était le général social-démocrate à la Conférence. Autrefois le généralissime, dans les Congrès politiques comme dans les Congrès syndicaux, appartenait de droit aux Allemands. Depuis deux ans, les Autrichiens leur ont damé le pion ; ils ont envoyé plus de 80 députés socialistes au Parlement. L'Allemagne en possédant moins a dû abdiquer la direction de la social-démocratie. Et il fallait voir comment Hueber menait son escouade et tançait les indisciplinés ou cognait sur les adversaires. Legien lui-même n'échappa point à sa férule. Quant à Gompers, il peut se tenir pour averti qu'il n'en remontrera pas à un vieux lapin comme Hueber.
Le généralissime se lève donc et lit :
Au nom des délégués d'Angleterre, Belgique, Norvège, Autriche, Danemark, Hollande Suisse, Espagne, Italie, Croatie, Bosnie, Hongrie, j'ai une déclaration à faire. Il a semblé aux délégués de toutes ces nations, que la tenue de Congrès ouvriers internationaux était impossible et inopportune. Ils craignent que les Congrès ne soient une Babel où aucun travail ne sera fait.
Surtout, ils estiment que l'action politique et l'action syndicale sont les deux bras mis en mouvement par la volonté unique du prolétariat.
Il faut agir avec les deux bras. Il faut unir les deux mouvements. Ce serait un crime contre le prolétariat que de ne pas lutter sur les deux terrains.
Il se rassied, sans plus. Vous pouvez, délégués de la C.G.T., dire tout ce que vous voulez, vous connaissez d'avance le sort de votre proposition. Elle a contre elle toutes les nations. Vous avez donc intérêt à rentrer vos discours.
Pas mal, n'est-ce pas, le deuxième tour manigancé par Huysmans ?
Toutes les nations cependant n'ont pas signé. Il manque la signature de l'Allemagne. Qu'est-ce à dire ? Legien ruerait-il dans les brancards sociaux-démocrates ? Il paraît que le désir ne lui en manque pas. Le joug lui pèse. La social-démocratie est encore trop avancée pour lui.
Dans un discours savamment dosé, il rosse d'importance le syndicalisme français, prétendant qu'il arrive bon dernier dans l'Internationale syndicale tant au point de vue de l'organisation, de la cohésion que de l'esprit de sacrifice. Mais il faut faire risette à Gompers qui a presque subordonné l'adhésion de l'American Federation of Labor à la transformation du Secrétariat en Confédération internationale et à l'organisation de Congrès internationaux.
Les Congrès internationaux sont impossibles momentanément. Mais dans un avenir plus ou moins rapproché, à mesure que le mouvement croîtra en cohésion et en force, ils peuvent être réalisables.
Si la C.G.T. n'a pas de grosse caisse, l'argent des cotisations allant non aux caisses fédérales ou confédérale mais en grande partie aux milliers de caisses syndicales, il n'en est pas de même pour l'American Federation et seules, on le sait, les caisses comptent à certains yeux comme une force.
Hueber se redresse. La proposition française doit être repoussée aujourd'hui et pour toujours. Il ne faut plus qu'il en soit question. Quant à Legien, il ne peut accepter le principe des Congrès, ce serait en contradiction avec ses principes mêmes.
Il a beau faire ; Legien a brouillé l'escouade ; Rigola, au nom de l'Italie, déclare qu'en signant la déclaration il n'a pas plus voulu fermer la porte à de futurs Congrès que la leur ouvrir ; Huggler en dit autant pour la Suisse ; Bergmans, pour la Belgique.
S'il n'y avait eu que la France en jeu, il est bien certain que l'unanimité de Christiania se serait retrouvée. Mais il y avait l'American Federation.
Yvetot et Jouhaux, cependant, ont foncé dur et droit toute l'après-midi montrant et remontrant le point où pèse le bât : Vous craignez que ces Congrès internationaux nuisent aux Congrès Socialistes.
Ils l'ont fait avec ardeur, ténacité, habileté. Ils n'ont convaincu personne, c'est certain. Mais, à tout le moins, ils ont dit les vérités qu'il fallait faire entendre et prouvé qu'on n"était pas dupes : il n'y aura pas d'internationale syndicale parce qu'il existe une internationale socialiste. Cette dernière ne fait rien, mais cela n'a pas d'importance. Qu'importe le besoin ? L'organe ne leur est pas adapté. Qu'il vive quand même et que crève l'organe qui correspondrait au besoin.
Jouhaux et Yvetot n'ont convaincu personne. Ils ont tout de même fait un sérieux plaisir à Gompers. — Toutes mes congratulations pour ce beau combat, leur crie-t-il, en leur serrant les mains.
Et maintenant ?
L'American Federation of Labor est adhérente aujourd'hui au Secrétariat international. Elle pourra cette fois déposer et défendre des propositions. Reprendra-t-elle à la Conférence de Buda-Pest ses propositions de cette année ? C'est possible. Mais ce n'est pas certain. C'est si loin l'Amérique et les sentiments internationalistes de l'American Federation paraissent si peu vigoureux !
C'est d'elle, cependant, que dépend la création véritable de l'Internationale syndicale. Elle seule pourrait fléchir le Secrétariat international et décider les syndicaux allemands à constituer à côté de l'Internationale parlementaire une Internationale ouvrière. Dans l'esprit de Gompers comme dans celui de Legien, il est certain que cette Internationale devrait être animée d'un esprit terre-à-terre.
Qu'elle se constitue et nous verrons bien si les nécessités de la défense ouvrière ne relèveront pas son idéal et son tempérament. Pour ma part, je ne suis pas pessimiste. Qu'on mette en face les uns des autres de véritables ouvriers de tous pays et que les faits surgissent devant eux ; il n'est pas possible qu'ils ne se haussent à la hauteur des événements.
Mais le rôle des syndicalistes français est maigre dans cette voie. Ils ont surtout à attendre. Leurs efforts au sein du Secrétariat international compteront peu. C'est à une autre tâche qu'ils doivent se consacrer : aider à faire pénétrer les idées syndicalistes dans les pays sociaux-démocrates. Il n'est pas de pays où ne s'affirme une minorité révolutionnaire, faible ou puissant, souvent en dehors de l'organisation centrale nationale. Il faut, tout en restant au Secrétariat international et en participant à ses Conférences, ne pas perdre de vue ces minorités animées de conceptions semblables aux nôtres. Il faut que nous suivions leur mouvement et leur développement comme elles suivront les nôtres.
Certes, la situation est difficile et l'on comprend les efforts de certaines de ces organisations amies pour en sortir. De Arbeid (Le Travail), l'organe du secrétariat national ouvrier de Hollande disait notamment dans son numéro du 27 novembre :
En Hollande, le Secrétariat national du Travail se trouve placé en dehors de l'Internationale ; en Allemagne, l'Union libre des syndicats ; en Amérique, les Travailleurs industriels du monde ; en Espagne, la Solidaridad Obrera ; en Italie, en Suisse, en Autriche, de larges masses de syndiqués se trouvent également en dehors des relations internationales, tandis que, dans les pays scandinaves, après les événements de Suède, on peut s'attendre à des changements.
Est-ce que le moment n'est pas venu pour rechercher sérieusement si cette situation peut continuer plus longtemps encore ? On attend l'initiative de la France, nous le savons, mais elle pourrait tarder, de sorte que de grands intérêts sont négligés entre temps.
Pour nous, il n'y a rien à gagner par l'affiliation à l'Internationale syndicale des éléments ouvriers américains suivant la tactique de la petite bourgeoisie, et, pour la C.G.T. française, pas davantage.
Il nous semble donc nécessaire qu'on se pose sérieusement, dans tous les pays, la question de savoir si l'isolement des organisations syndicales révolutionnaires doit continuer.
Cet isolement des organisations syndicales d'esprit révolutionnaire n'est que trop réel. Mais faut-il y remédier en constituant un deuxième secrétariat international, Une deuxième Internationale ? C'est l'opinion de nos amis hollandais. Je ne la partage pas. Il est trop facile de prévoir que si le premier organe est volontairement impuissant, le deuxième ne le serait pas moins malgré toute notre volonté.
La première tâche à faire c'est de nous resserrer moralement, de nous connaître mieux, de nous informer mutuellement. L'internationalisme, comme tous les sentiments, car il est cela d'abord, a besoin d'être alimenté et il ne peut l'être qu'à une condition, c'est que nous suivions les grandes luttes soutenues par les uns et par les autres, que nous vibrions aux succès comme aux revers de nos amis lointains, que nous enfoncions profondément cette vérité trop simple pour être longtemps méconnue : que partout les travailleurs sentent leur exploitation et que partout, par sursauts ou par efforts tenaces ils font effort pour redresser leur échine et leur front.
Ainsi se formera l'atmosphère où pourra pousser vigoureusement, en dépit de toutes les résistances, l'Internationale syndicale, la véritable Internationale ouvrière, travaillant à propager l'internationalisme, un internationalisme qui ne se limite pas à éviter simplement la guerre — ce n'est là que sa besogne défensive, négative. pourrait-on dire — mais à organiser sans souci des frontières l'attaque contre le capitalisme.
Pierre Monatte
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